CHAPITRE IV
Il avait suffi à Cedric d’apparaître pour conquérir le cœur de ses hôtes. Il ne fut plus question, un seul instant, de son départ au terme des quinze jours prévus, ni d’aucun départ d’ailleurs. Cedric, c’était évident, s’installait à Hampton pour toujours. Les Montdore ne tardèrent pas à l’aimer plus qu’ils n’avaient jamais aimé Polly, même au temps de sa petite enfance ; le vide terrible, causé par sa disparition, fut comblé soudain par cet étrange neveu qui leur apporta un réconfort et une gaîté dont leur fille ne s’était jamais souciée de les entourer.
Cedric était capable de parler avec intelligence à Lord Montdore des objets d’art réunis à Hampton. Il montrait, dans ce domaine, une science prodigieuse, bien qu’il demeurât, dans le courant de la vie, étonnamment primaire, illettré, inapte à former le moindre plan ou à donner un avis de bon sens sur les sujets les plus simples. Il était de ces gens dont les connaissances générales sont superficielles, réduites aux seules données des sens ; mais la médiocrité de son intelligence se trouvait compensée par un profond amour de la beauté. Bibliophile remarquable, il lui suffisait d’un coup d’œil pour découvrir par qui et pour qui avait été dessinée une reliure ; le bibliothécaire de Hampton, plus d’une fois stupéfait, déclarait que les connaissances de Cedric en matière d’éditions françaises du XVIIIe dépassaient de beaucoup les siennes propres. Lord Montdore avait bien rarement vu ses trésors les plus chers appréciés avec autant de compétence et de goût, et il éprouvait un plaisir très vif à en converser, des heures entières, avec Cedric. Il avait adoré Polly mais nulle intimité réelle ne s’était jamais établie entre eux.
Quant à Lady Montdore, la nouveauté de son bonheur, au cours des mois qui suivirent l’arrivée de Cedric, provoqua en elle une véritable métamorphose. Métamorphose complète, car Cedric s’attacha, avec une extraordinaire adresse, à transformer jusqu’à son aspect physique. De même que Boy – c’était le secret de son emprise sur elle – avait lancé Lady Montdore, à corps perdu, dans les distractions du monde et les joies de la peinture, Cedric, à son tour, la lança à la conquête de sa propre beauté ; et pour une égoïste forcenée comme Lady Montdore, le jeu était plus palpitant encore. Chirurgie esthétique, cures d’amaigrissement, maquillage, une coupe moderne pour les robes, une monture nouvelle pour les joyaux, une teinture bleue pour les cheveux, piquetés désormais de nœuds roses et de brillants en forme de fleurs parmi leurs savantes bouclettes : Lady Montdore, débordée, ne savait plus où donner de la tête. Je la voyais de moins en moins souvent, mais notai sur toute sa personne, à chacune de ses apparitions, un air de plus en plus sophistiqué. Ses gestes, autrefois si lourds et lents, se firent élégants, alertes, aussi vifs que ceux d’un oiseau ; lorsqu’elle s’asseyait, ses pieds ne demeuraient plus, comme naguère, solidement plantés à plat sur le sol, mais elle croisait bien haut des jambes qui, grâce à l’action conjuguée des bains de vapeur et des massages, avaient perdu l’excessive épaisseur des chairs et où se devinait l’os. Remonté par un habile chirurgien, son visage était lisse et net, et paraissait aussi soigné que celui de Mrs. Chaddesley Corbett ; enfin, elle avait appris à rayonner d’un sourire aussi éclatant que le sourire même de Cedric.
« Je la force, me confia celui-ci, à prononcer le mot « brush » avant de pénétrer dans un salon. C’est un truc que j’ai découvert dans un vieux manuel de maintien ; grâce à lui, on est assuré de produire un effet aussi irrésistible que soi-même. On devrait bien conseiller à Lord Alconleigh d’y avoir recours. »
Le miracle accompli par Cedric sur la personne de Lady Montdore était d’autant plus saisissant que celle-ci n’avait jamais, jusqu’alors, fait le moindre effort pour se rajeunir et était demeurée fidèle aux modes de son époque – celle d’Édouard VII – comme si elle eût été consciente de sa supériorité sur les grâces éphémères et affectées de toutes les Mrs. Chaddesley Corbett du monde. À mon sens, cependant, le miracle restait regrettable, car il sacrifiait en Lady Montdore ce qui faisait sa grandeur un peu hautaine, sans rien ajouter vraiment à sa beauté. Mais les efforts exigés par cette transformation la passionnaient à coup sûr.
Cedric et moi devînmes grands amis ; il prit vite l’habitude de venir fréquemment me voir à Oxford, comme faisait Lady Montdore avant d’être aussi occupée, et sa compagnie, je dois l’avouer, m’apparut cent fois plus agréable que celle de « tante Sonia ». Durant les derniers mois de ma grossesse et après la naissance de mon fils, il s’asseyait, des heures durant, au pied de mon lit et je me sentais parfaitement à mon aise avec lui ; je continuais à coudre ou à repriser sans me soucier de l’apparence que je pouvais avoir, exactement comme j’aurais fait en présence d’une de mes chères Radlett. Il se montrait charmant, plein d’affectueuses attentions, aussi délicat qu’une femme, à cette différence cependant qu’aucune ombre de jalousie ne venait troubler notre amitié.
Plus tard, lorsque j’eus repris, après une heureuse délivrance, ma silhouette habituelle, je commençai de m’habiller et de me maquiller dans la secrète intention de gagner l’approbation de Cedric ; mais j’eus tôt fait de m’apercevoir que, eu égard aux moyens dont je disposais, cette tentative demeurait sans objet. Si, par exemple, en prévision de sa venue, je prenais la peine d’enfiler des bas de soie, il découvrait, au premier regard, qu’il s’agissait du modèle à cinq shillings onze pence de chez Elliston – mes finances ne me permettaient guère d’aller plus loin – et je décidai avec sagesse de m’en tenir désormais aux bas de fil.
« Vous savez, Fanny – me dit-il un jour – peu importe que vous ne puissiez pas faire de grands frais pour votre toilette ; ce serait bien inutile. Vous êtes comme la famille royale, ma chérie ; quoi que vous portiez, vous demeurez semblable à vous-même, tout comme leurs gracieuses Majestés. »
Cette remarque me déplut fort, mais je savais que Cedric avait raison. Avec mes cheveux rebelles encadrant ma bonne figure éclatante de santé, je ne serais jamais à la mode, même si je déployais, pour y parvenir, des efforts égaux à ceux que fournissait Lady Montdore.
Je me rappelle que ma mère, pendant l’une de ses rares apparitions en Angleterre, me fit présent d’une petite veste en drap rouge de chez Schiaparelli, qui, sauf la griffe cousue à l’intérieur, m’avait paru simple et banale au point que je mourais d’envie de la porter à l’envers afin que personne n’en ignorât l’origine. Je l’avais jetée, un jour, sur mes épaules, en place de mon cardigan habituel, lorsque Cedric arriva chez moi à l’improviste.
« Ah ! Ah ! s’écria-t-il dès qu’il me vit, nous nous habillons chez Schiaparelli, maintenant ! Chez qui, la prochaine fois ?
— Cedric ! Comment avez-vous deviné ?
— Ma chère, c’est bien facile. Chaque chose a son cachet ; il suffit d’ouvrir les yeux, et les miens sont mieux entraînés que les vôtres. Schiaparelli, Reboux, Favergé, Viollet-le-Duc : je les reconnais du premier coup d’œil, vraiment sans la moindre hésitation. Ainsi donc, votre terrible mère, la Trotteuse, est venue vous voir depuis ma dernière visite ?
— Me croyez-vous donc incapable d’avoir acheté cette veste moi-même ?
— Mais bien sûr, mon amour. Vous économisez votre argent afin de donner une parfaite éducation à vos douze merveilleux fils. Comment, dans ces conditions, iriez-vous gaspiller vingt-cinq livres pour une petite veste de drap rouge ?
— Vous plaisantez ! m’écriai-je. Vingt-cinq livres pour ce bout d’étoffe ?
— Au moins, mon trésor, au moins.
— C’est idiot. J’aurais pu la faire moi-même, cette veste !
— En êtes-vous si sûre ? Et si vous l’aviez coupée vous-même, comme vous le dites, croyez-vous que j’aurais crié : « Schiaparelli », en entrant dans ce salon ?
— Mais il y a tout juste un mètre de tissu à une livre le mètre ! dis-je, horrifiée par un tel gaspillage.
— Et combien de toile dans un tableau de Fragonard ? Et quel prix coûtent des planches de bois ou une peau de chevreau avant de devenir meuble précieux ou souple maroquin ? L’art n’est pas affaire de quantité, pas plus qu’on n’est, soi-même, simple assemblage de chair et d’os. Mais, j’y pense, Sonia va arriver, d’une minute à l’autre, en quête d’un bon thé bien noir. J’ai pris la liberté, à mon arrivée chez vous, d’en toucher un mot à Mrs. Heathery – je suis le grand amour de sa vie, vous savez ! – et lui ai remis quelques scones de chez Cadena.
— Que fait Lady Montdore en ce moment ? demandai-je en me hâtant de mettre un peu d’ordre dans la pièce.
— Maintenant ? En cet instant précis ? Elle est chez Parker, en train de m’acheter un cadeau pour mon anniversaire. Je suis censé en éprouver une surprise extrême, mais, en réalité, je l’ai précédée chez Parker et y ai préparé le terrain. Et je serais diablement surpris si la grande surprise n’était pas Ackerman’s Repository.
— Je croyais, dis-je, que vous teniez en profond mépris le style anglais ?
— De moins en moins. Provincial et charmant : voilà ce que j’en pense maintenant. Et Ackerman’s Repository est un livre si amusant ; j’en ai feuilleté un exemplaire, l’autre jour, chez Lord Merlin, à qui nous avions, Sonia et moi, rendu visite, et je mourais d’envie de posséder ce gros ouvrage. J’espère qu’il n’y aura pas de fausse manœuvre chez Parker… Sonia adore me donner des cadeaux de poids, à peu près intransportables ; elle est persuadée qu’ils me fixent à Hampton. Comment le lui reprocher ? La vie, sans moi, devait lui paraître si mortellement ennuyeuse !
— Mais êtes-vous réellement fixé ici ? demandai-je. Il me semble que Paris est le seul endroit au monde qui vous convienne. Je n’imagine pas que vous puissiez vous installer à Hampton pour toujours.
— Je ne l’imagine pas non plus, mais le fait est, ma chérie, que les nouvelles de Paris ne sont pas des meilleures. Je vous ai dit, n’est-ce pas, que j’avais prié Klugg, mon ami allemand, de surveiller mon appartement et de le tenir en état de me recevoir. Et qu’est-ce que j’apprends ? Que le baron est venu, la semaine passée, avec un camion et a enlevé tout le mobilier, ne laissant au pauvre Klugg d’autre alternative que de dormir sur le parquet. Klugg, il est vrai, ne s’en est probablement pas aperçu : il est toujours ivre mort à l’instant de se mettre au lit, mais c’est au réveil qu’il a dû trouver la chose amère. Et, moi, je pleure mes chères commodes Louis XV – une paire – d’un travail exquis, et ornées de si beaux bronzes ! Des pièces magnifiques, véritables objets de musée ; je vous en ai parlé souvent. Pfuitt ! Envolées… Au cours d’une fatale après-midi, le baron a tout subtilisé. Sale histoire !
— Quel baron ? » demandai-je.
De Klugg, je savais tout et qu’il était laid, buveur, brutal, allemand et illettré au point que Cedric demeurait incapable d’expliquer comment il avait pu supporter, fût-ce un instant, ses excentricités. Mais le baron était un personnage nouveau dont j’ignorais l’existence. Cedric se montra évasif ; je n’ai jamais connu personne qui fît preuve d’autant d’adresse pour éluder les questions gênantes.
« Le baron ? Oh ! juste un autre de mes amis. La nuit de mon arrivée à Paris, je suis allé à l’Opéra et je ne vous cacherai pas, ma chérie, que la salle n’avait d’yeux que pour moi, dans ma loge, et que les pauvres artistes auraient aussi bien pu se dispenser de paraître en scène. Eh bien ! l’un de ces yeux appartenait au baron.
— Deux de ces yeux, vous voulez dire ?
— Non, chérie, un seul. Il porte un taffetas noir sur l’œil gauche, afin de se donner un air sinistre et fascinant. Dieu sait en quelle haine je tiens les barons ; depuis Jean-sans-Terre, personne ne les déteste autant que moi.
— Mais, Cedric, je ne comprends pas. Comment a-t-il pu déménager votre mobilier ?
— Comment il a pu ? Oui, comment, en vérité ? Hélas ! il l’a bel et bien déménagé, en tout cas ; le fait est là. Mon tapis de la Savonnerie, mes Sèvres, mes sanguines, tous mes trésors : enfuis ! Je ne vous cacherai pas que j’en suis fort déprimé, car, bien qu’ils ne souffrent pas la comparaison avec les merveilles au milieu desquelles je vis à Hampton, on aime tendrement ses propres biens quand on les a choisis et achetés soi-même. Je dois avouer que le meuble Boulle de Hampton est le meilleur que j’aie jamais vu ; même à Chèvres, nous n’en avons pas qui le vaille. Sensationnel ! Êtes-vous retournée à Hampton depuis que nous avons astiqué les bronzes ? Oh ! il faut venir. J’ai appris à mon ami Archie à les dévisser, à les frotter avec de l’ammoniaque et à les inonder avec de l’eau bouillante, de telle sorte qu’ils sèchent aussitôt sans aucune trace de vert-de-gris. Archie y passe ses journées et Hampton rutile comme la grotte d’Aladin. »
Cet Archie était un beau et gentil garçon, conducteur de camion de son état, que Cedric avait découvert près des grilles de Hampton, à côté de sa voiture en panne.
« Je vous le confesse dans le plus grand secret, ma chérie : j’ai eu l’impression, en le voyant, que j’allais tomber foudroyé. Ce qu’on préfère, en amour, c’est ce temps délicieux que les autres mettent à découvrir ce que l’on est soi-même.
— Et n’est-il pas charmant aussi, dis-je traîtreusement, le temps des illusions que l’on garde soi-même sur la vraie nature des autres ? »
Ayant abandonné son camion pour toujours, Archie vivait à Hampton, où il s’occupait de petits travaux. Lady Montdore l’avait adopté avec enthousiasme.
« Un si complaisant garçon ! disait-elle. Et quelle intelligence, de la part de Cedric, de l’avoir embauché ! Cedric a toujours des idées si originales !
— Mais je présume, Fanny, reprit Cedric, que vous trouveriez Hampton plus hideux que jamais. Vous aimez qu’une maison resplendisse de fraîcheur et de propreté ; j’aime, moi, qu’elle étincelle de richesses accumulées. C’est en ceci que nos avis diffèrent, mais vous changerez. Vous avez un goût très fin et je ne désespère pas de le voir, un jour, parvenir à maturité. »
J’éprouvais, il est vrai, à cette époque, comme toutes celles de mes jeunes amies qui décoraient leur maison, une préférence marquée pour les meubles laqués blanc, aux lignes simples et pour les tapisseries de teintes claires et gaies. Le mobilier à la française, avec ses cuivres dorés et ciselés – que Cedric appelait des bronzes – et ses lignes austères aux proportions parfaites, dépassait mon entendement ; quant aux tapisseries Louis XIV, dont Hampton regorgeait, elles me semblaient sombres et vieillottes ; une indienne lumineuse me paraissait cent fois plus agréable.
Les recommandations faites par Cedric à Mrs. Heathery eurent un merveilleux résultat et Lady Montdore elle-même ne trouva rien à critiquer au thé, qui fut servi dès son arrivée. Depuis qu’elle avait récupéré son équilibre et son entrain, elle mesurait d’ailleurs avec une bienveillance accrue les efforts fournis par les petites gens de mon espèce pour satisfaire sa gourmandise.
Je ressentis un choc en la voyant, bien que j’eusse dû être maintenant accoutumée à son sourire radieux, à ses gestes souples et à ses bouclettes bleues, parsemées sur le sommet du crâne et qui la faisaient ressembler à un poupon. Elle était tête nue et avait noué, dans ses cheveux, un ruban écossais, pour en maintenir l’ordonnance. Elle portait un manteau et une jupe très simples, d’un gris uni, mais admirablement coupés, et, lorsqu’elle entra dans la pièce, qui était inondée de soleil, elle ôta son manteau d’un geste surprenant et vif, des deux bras à la fois, révélant ainsi un corsage de piqué blanc et un buste de jeune fille. Le printemps était exceptionnellement chaud, cette année-là, et je savais que Cedric et elle se livraient, dans un pavillon construit sur les plans de Cedric, à des séances quotidiennes d’héliothérapie, qui avaient eu pour premier résultat de jaunir à ce point la peau de Lady Montdore qu’on l’eût dite imbibée d’huile et prête à se fendiller en mille morceaux. Autre innovation : un vernis rouge foncé teintait ses ongles, autrefois rayés et d’une propreté souvent douteuse. Les bagues démodées avec des diamants énormes montés sur or, qui paralysaient ses gros doigts raides, avaient été remplacées par des diamants taille émeraude, entourés de rubis bâtons, ses boucles d’oreilles elles-mêmes, artistement remontées, figuraient des coquilles marines ; enfin une bonne quantité de diamants de belle taille étincelait sur deux clips fixés à sa poitrine. L’ensemble était saisissant.
En dépit des transformations apportées à son apparence, la personnalité de Lady Montdore demeurait inchangée et le radieux sourire (« brush ! ») fut immédiatement suivi du classique coup d’œil qui me toisait de la tête aux pieds.
« C’est ton bébé, Fanny, qui pousse ces hurlements horribles.
— Oui. Il ne crie jamais d’habitude, mais il a mal aux dents.
— Pauvre vieux, dit Cedric. Pourquoi ne va-t-il pas chez le dentiste ?
— Je vous ai apporté un cadeau pour votre anniversaire, Cedric. Ce ne sera pas une surprise cependant, car il occupe tout l’intérieur de la voiture. Ils m’ont assuré, chez Parker, que vous aimeriez ça : un livre intitulé Ackerman’s Suppository ou quelque chose de ce genre.
— Ackerman’s Suppository ! Non ! Non ! Est-ce possible ? s’écria Cedric, joignant les mains sous son menton en un geste bien à lui. Que vous êtes bonne ! Comment avez-vous pu deviner ? Mais, très chère, quel dommage pour la surprise manquée ! Les cadeaux d’anniversaire doivent être des surprises. Je n’arrive pas à convaincre Sonia de cette nécessité, Fanny ; que faire soi-même à cet égard ? »
J’estimais, pour ma part, que soi-même avait parfaitement mené son affaire. Lady Montdore s’était fait la réputation de ne jamais offrir de cadeaux, ni pour un anniversaire, ni pour Noël, et Polly elle-même n’en avait jamais reçu de sa mère, bien que Lord Montdore, pour compenser, lui en fît toujours plusieurs. Elle inondait maintenant Cedric sous un déluge de présents de grande valeur et demeurait à l’affût du moindre prétexte pour renouveler les accès de sa générosité ; mais il était clair que le plaisir et la reconnaissance, manifestes par Cedric en chacune de ces occasions, donnaient envie de le combler.
« Mais j’ai une autre surprise pour vous. Une vraie ! Quelque chose que j’ai acheté à Londres, dit Lady Montdore en le regardant avec tendresse.
— Non ! s’écria Cedric (et j’étais prête à parier qu’il n’ignorait rien de celle-là non plus). Oh ! je n’aurai plus un instant de tranquillité avant de vous avoir arraché votre secret. Il ne fallait pas m’annoncer la chose !
— Attendez jusqu’à demain.
— Bon. Mais je vous préviens que j’irai vous réveiller à six heures du matin. Et maintenant, chère, buvez votre thé et mettons-nous en route. Je suis un peu anxieux de voir comment Archie s’en est tiré, avec ses bronzes. Il décortique le meuble de Boulle aujourd’hui et une idée horrible me traverse l’esprit : supposez qu’il se trompe et le remonte en forme de camion ? Que dirait le très cher oncle Montdore s’il apercevait soudain un énorme camion de Boulle en plein milieu de la Longue Galerie ? »
Aucune hésitation à mon avis : Lord et Lady Montdore seraient montés tous deux avec ravissement dans cette extraordinaire machine, pour aller se promener avec Cedric. Ce garçon les avait complètement envoûtés et, quoi qu’il inventât, on pouvait être assuré que les Montdore demeureraient en extase.